Ethique et esprit du chemin

Depuis quelques années, le chemin de Saint-Jacques, vieux de plus de mille ans, connaît un engouement extraordinaire.
Cette augmentation significative du nombre de pèlerins a amené des modifications quant à la façon de cheminer et, je le pense, quant aux motivations d’ensemble des partants.

Voici le texte « d’un pèlerin récidiviste »

Jusqu’à ces dernières années, imprégnés des ouvrages de Lacoste-Messeliére, de Barret et Gurgand, de Vincenot et de quelques autres, les marcheurs adoptaient,
quelles que soient leurs motivations, (et Dieu sait si elles étaient variées), une attitude que l’on peut qualifier de « pèlerine ».
Il s’agissait en général de marcheurs au long cours, ayant quitté leurs familles et leurs amis, leur pays, leurs habitudes et leur confort, pour se confier au CHEMIN, avec le seul appui de leur sac le plus léger possible, de leur bâton et de leurs chaussures en partant « à la grâce de Dieu ».

Leurs motivations n’étaient pas toujours évidentes, le pèlerin laissant au Chemin le soin de faire apparaître le questionnement et d’y apporter la ou les réponses; la recherche cultuelle était le plus souvent présente voire prédominante, beaucoup étant des chercheurs de Dieu.

Le facteur « Durée » avait son importance et, dans la plupart des cas, la marche était envisagée pour plusieurs semaines voire plusieurs mois, jusqu’au bout !

L’utilisation des facilités de transport, de portage du sac, étaient réduites aux cas de force majeure, bref, le pèlerin partait le plus souvent seul, en couple, ou en tout petit groupe plus rarement, laissant à Dieu le soin de le mener à bon port, malgré les difficultés, la solitude, l’absence ou la sobriété des refuges, les chemins pas ou mal balisés.

Fort heureusement, les rencontres, l’accueil spontané des populations, la découverte du  « TOUT » étaient des moments d’une telle intensité que le pèlerinage vers saint Jacques était une merveilleuse étape de la vie, que l’on n’avait de cesse de communiquer aux autres, procurant à chacun un questionnement sur la Foi, un respect, un rapprochement et un amour des autres, une tendance à la solidarité, une relativisation de soi, et même une sensation ambiguë d’humilité et de force en soi, enfin une joie et une sérénité profondes, et un certain stoïcisme. Grâces étaient rendues pour cet état de félicité, état en général durable et fort.

Tout ceci est écrit au passé; fort heureusement, dans la majorité des cas, cette manière de vivre le pèlerinage perdure, mais tout évolue.
Des événements majeurs comme la venue du Saint Père à Compostelle en 1987, la proclamation des Chemins de Compostelle comme Premier Chemin Culturel Européen puis leur classement au Patrimoine de l’Humanité, les deux Années Saintes de 1993 et 1999, mais aussi le best-seller de Paulo Coelho, et l’essor de la randonnée pédestre, ont amené presse, radios, télévisions, livres et maintenant Internet à hyper médiatiser le Chemin de Saint-Jacques si bien que maintenant tout le monde a été interpellé par cette aventure humaine.

Ethique et esprit du chemin

Dérives actuelles

Un nombre de plus en plus grand de personnes de tous pays, chaussent les rangers, endossent le sac, et empoignent le bourdon !
Cette médiatisation est certes une bonne chose : il serait bien peu pèlerin de garder pour soi les richesses de l’expérience du chemin ; alors, tout pèlerin ne peut que se réjouir de voir que le plus grand nombre puisse partager la félicité qu’il y a trouvé.

Chaque médaille a hélas un revers et le pèlerin du début des années 90 a parfois du mal à reconnaître l’ancien «Camino» et l’esprit qui y régnait :

· Prolifération des refuges dont certains cherchent à être plus luxueux que les autres, perdant ainsi le caractère de simplicité pèlerine qui était le leur ; à noter, dans certaines localités comme Saint-Jean-Pied-de-Port, une certaine foire d’empoigne pour s’approprier les pèlerins débarquant des trains du soir.
· Emploi en Espagne des généreux fonds alloués par l’Europe pour améliorer certes les chemins, mais parfois pour en faire de véritables « routes pour marcheurs », avec leur sol damé, leur tracé rectiligne, bordé d’arbres pas toujours judicieusement plantés.
· Distributions parfois mal préparées et mal contrôlées des « Credencial » nécessaires à l’accès dans les refuges.
· Déjà des distributeurs de Coca-Cola sont apparus dans les petits villages de Galice… a quand les Mac Do avec menu pèlerin.
· Des tours-operators travaillent aussi sur le Chemin, les bus déversant sans aucune précaution leur cargaison de touristes-pèlerins sur le Camino, des artisans proposent le portage des sacs… et des pèlerins.

D’autres dérives commerciales existent certainement. Tout ceci est logique, normal, en tous cas était prévisible.
Tout aussi logiquement, cet état de choses a amené chez certains marcheurs un changement d’état d’esprit, parfois néfaste à la qualité de la pérégrination.
L’augmentation massive du nombre de pèlerins fait que la course aux refuges existe parfois surtout en été : mieux vaut arriver au plus vite,   pour être sûr d’avoir un lit ! ceci aux dépends d’un certain égoïsme et d’un esprit de compétition bien peu pèlerins !

En cas de mauvais temps, certains n’hésitent pas à faire toute ou partie de l’étape en bus ou en taxi, aux dépends du pauvre crotté mouillé qui arrive après eux !
D’autres évitent certaines portions ou étapes ingrates réalisant un pèlerinage facile et agréable, sans connaître aucune des conditions qui conduisent le pèlerin à gagner un peu d’humilité et de stoïcisme.

Que dire de ces Associations qui organisent, sur des portions du chemin, un pèlerinage tout préparé avec des groupes de 20 à 30 personnes et qui débarquent dans les refuges, prenant soin d’arriver en petits groupes les uns après les autres pour tromper l’hospitalero, phagocytant les lits pour ceux qui arrivent ensuite, avant d’envahir bruyamment les salles communes au profit du groupe et aux dépends des pèlerins solitaires !
C’est bien sur la faute de l’hospitalero quand celui ci accepte sans broncher des groupes débarquant de leurs voitures avec valises, jupes et talons hauts pour les installer dans les dortoirs
.

Voici peint un bien sombre tableau qu’il convient de tempérer. Fort heureusement, les dérives ne sont le fait que d’un petit nombre et c’est tant mieux ! Mais elles n’existaient pas ou étaient rarissimes il y a encore 5 ou 6 ans…
Actuellement elles ont tendance à augmenter.

Il convient donc de les connaître pour mieux y parer, ne pas y sombrer si on chemine pour la première fois, et éviter que, rapidement, ce beau et bon chemin ne se transforme en banal chemin de Randonnée. Certes, les pèlerins, les vrais, continueront à marcher vers le tombeau de l’Apôtre mais poussés par les autres, ils seront obligés de marcher sur d’autres chemins que le « Camino Frances » ou en hiver, en regrettant le bon temps, sans rien dire.

Dépassement de soi, Joie, Gratitude, Humilité, Rencontres, Solidarité, Respect de l’Autre et de son éventuelle différence, Tolérance, Acceptation de sa propre faiblesse et de ses erreurs, voilà comment il convient d’envisager le Chemin de Saint-Jacques. Il continuera alors à être pour la plupart, un merveilleux Chemin de Transformation.

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